-Mercredi 21 mars 2012-
Les événements toulousains bouleversent un peu mes classes, en ce moment.
Hier, je n’ai pas imposé de minutes de silence à mes élèves, pour une raison principale : je ne souhaitais pas qu’ils l’assimilent à une punition. J’ai préféré répondre à leurs interrogations, et débattre avec eux de cette actualité brûlante.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens quand même à exprimer ici ma stupéfaction quant à la pratique de cette minute de silence à l’école élémentaire, et a fortiori en maternelle. C’était déjà ma conviction, mais les témoignages de mes lecteurs sur Twitter et Facebook m’ont largement conforté dans cette idée : enfants perturbés, bagarres sur fond de haine raciale et religieuse, peur que le tueur débarque à l’école, et j’en passe. Des inspecteurs l’auraient imposée à leurs ouailles. Heureusement, je n’ai pas eu de consigne, ni de mon directeur, ni de mon principal, ni de mon inspectrice. Sinon, je me serais vu dans l’obligation de désobéir. Avant la 4ème ou la 3ème, c’est tout simplement une aberration, d’autant plus si elle n’est pas accompagnée d’un inévitable débat explicatif.
De mon côté […] j’ai pris quatre heures (deux par classe de sixième), hier et ce matin, pour en parler avec mes élèves. Tant pis pour ce qui était prévu, le temps ainsi dépensé m’a paru judicieusement investi. J’en veux pour preuve ces quelques élèves qui hier matin ont été dans l’obligation de se lever et de se taire pendant soixante longues secondes, sans avoir la moindre idée de ce qui se passait, puisque ma collègue professeure d’anglais n’a pas pris la peine de justifier cette cérémonie.
Durant ces quatre heures, mes élèves m’ont surpris.
Fini les clowneries, fini l’agitation, ils se sont tous sans exception investis dans un débat de fond sur l’affaire du tueur de Toulouse. J’ai répondu à toutes leurs questions, sans tabou, même les plus délicates concernant par exemple la peine de mort ou le respect du culte. Ils ont littéralement bu mes éclairages.
Tout simplement parce que personne n’avait pris la peine de le faire, à la maison.
J’ai dû modérer les inévitables « encore un arabe, comme d’habitude » et autres « faudrait le pendre sur la place publique », forcément rapportés d’une discussion houleuse et alcoolisée entre papa et tonton Jean-Louis hier soir. Je ne les ai pas engueulés, je leur ai simplement expliqué pourquoi je n’étais pas d’accord. Je me suis contenté de leur ouvrir une porte.
Je leur ai expliqué comment fonctionne la justice en France, pourquoi la police voulait attraper le suspect vivant, pourquoi il a tué des enfants juifs, comment est la vie en prison, qu’est-ce qu’une unité spéciale d’intervention comme le RAID ou le GIGN, pourquoi il y a des policiers devant le collège, qu’est-ce que le plan vigipirate, pourquoi les candidats à l’élection présidentielle se pressent de rejoindre Toulouse, etc, etc.
Autant de questions liées, tout simplement, à la citoyenneté.
Car on oublie vite, surtout en SEGPA, qu’au-delà de former un élève au monde du travail, nous avons aussi la responsabilité de former des citoyens. Des enfants qui dans une poignée d’années auront le droit d’aller déposer le bulletin dans l’urne. Et je vous prie de me croire, en SEGPA, ce n’est pas du côté de la famille qu’il faut attendre une quelconque sensibilisation à la notion de citoyenneté.
J’ai donc décidé, ce matin, de proposer à mon directeur et à mon principal, pour l’année prochaine, de mettre en place une heure hebdomadaire dédiée à des débats citoyens. C’est quelque chose qui se fait parfois en primaire, mais l’emploi du temps du collège, moins souple, ne prévoit pas ce dispositif, mais je suis bien décidé à le faire accepter.
Où prendre cette heure, sachant que l’agenda des élèves est déjà fort bien rempli ? J’ai mon idée sur la question.
Chez nous, les élèves ont quatre heures d’anglais par semaine. Cela me semble disproportionné. Déjà, parce que c’est une langue qu’ils ne pratiqueront jamais au quotidien. Ensuite, parce qu’ils ont déjà tellement de difficulté en maths et français qu’en rajouter en anglais n’est pas leur rendre service (par exemple, ils étudient en ce moment les capitales européennes et les saisons en anglais, alors qu’un nombre non négligeable d’élèves ne les connaissent pas en français).
Vous me direz que les élèves ont des cours d’instruction civique, chaque semaine. C’est vrai, mais le programme impose des thèmes, et l’enseignant (mon collègue qui fait histoire-géo, en l’occurrence) n’est pas forcément à l’aise pour sortir des sentiers battus.
Je vais donc proposer de prélever une heure d’anglais hebdomadaire, pour la dédier à ces débats citoyens, dont les sujets devront être apportés par les élèves eux-mêmes, et dirigés/modérés par mes soins.
Après ce que j’ai vu dans ma classe depuis hier, j’entrevois déjà d’immenses bénéfices d’ordre culturel et citoyen, et je me dis que peut-être, grâce à ces quelques heures de partage, je réussirai à combler partiellement le vide éducatif laissé béant par des familles peu soucieuses de solidifier la culture citoyenne de leur progéniture.